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Le 19 Mars 2018 Bibliothèque

Emmanuel Macron à la médiathèque des Mureaux : un moment purement médiatique ?

Le président Emmanuel Macron visite la médiathèque des Mureaux en compagnie de Françoise Nyssen, ministre de la Culture. - PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE

Tribune d'Yves Desrichard, bibliothécaire et ancien rédacteur en chef du Bulletin des bibliothèques de France. Il est aussi l'auteur de Cinquante ans de numérique en bibliothèque (Editions du Cercle de la librairie). 

La présentation au public du "rapport Orsenna" sur les bibliothèques a donné lieu à un de ces moments médiatiques qui, désormais, semblent rythmer la vie politique française – et auxquels, parfois, on a l’impression qu’elle se résume.

Au-delà de l’existence même du rapport, au-delà de la pertinence des propositions qu’il contient, au-delà de l’écho qu’il a obtenu sur des médias qui ne s’intéressent guère, au quotidien, aux bibliothèques (presse quotidienne, radios et télévisions, sans compter les innombrables relais des "réseaux sociaux", etc.), les circonstances mêmes de ce "moment" peuvent interroger.

Ainsi du lieu choisi, la médiathèque des Mureaux, qui est loin d’être modèle en termes d’horaires d’ouverture, LE sujet sur lequel le rapport Orsenna met l’accent, mais qui présente l’avantage d’être ouverte le dimanche après-midi, l’ouverture du dimanche étant l’axe choisi pour une bonne part des retombées médiatiques. Par ailleurs, la ville des Mureaux doit être particulièrement bien vue des membres du gouvernement et du président de la République, puisque c’était la dix-neuvième visite officielle sur la commune depuis 2015, le président de la République s’y étant déjà déplacé deux fois.

Ainsi de la personnalité d’Erik Orsenna, écrivain à succès, à la parole facile et à l’entregent médiatique certain. L’homme, de son propre aveu, ne connaissait guère les bibliothèques avant de se voir chargé de mission sur la question. Il a profité de la campagne de promotion de son dernier livre, La Fontaine: une école buissonnière, pour visiter les établissements et rencontrer les professionnels, afin de nourrir la substance du rapport. Du coup, le ministère de la Culture se glorifie de ce que la mission de M. Orsenna n’a pas coûté un sou à l’Etat, et les éditions Stock d’avoir contribué ainsi à la promotion des bibliothèques. On pourrait aussi considérer qu’il est navrant que le ministère de la Culture n’ait pas les moyens de ses choix politiques (une mission officielle) et que les éditions Stock pratiquent un curieux mélange des genres, tout comme Erik Orsenna.

Quant au message lui-même, en tout cas la partie généralement rapportée par les médias, il pourrait se résumer à: il faut ouvrir les bibliothèques le dimanche, et le président de la République a personnellement débloqué 8 millions d’euros pour cela, suite à une interpellation vigoureuse d’Erik Orsenna – message qui peut nourrir une certaine inquiétude quant aux pratiques démocratiques, et à l’appréhension qu’en ont les médias.

Faut-il rappeler que les bibliothèques concernées, les bibliothèques municipales essentiellement, sont de la responsabilité des collectivités territoriales, et que ce n’est donc pas à l’Etat de décider si elles ouvrent, ou non, le dimanche? Faut-il rappeler que, par le biais de crédits spécifiques, l’Etat peut avoir un rôle incitatif auprès des dites-collectivités, mais essentiellement pour leurs dépenses d’investissement, et non leurs dépenses de fonctionnement, desquelles relève l’ouverture le dimanche? Faut-il rappeler que c’est le ministère de l’Intérieur, en lien avec celui de la Culture et (bien sûr) des Finances, qui gère l’attribution de ces crédits, et non le président de la République, qui n’est pas chef du gouvernement?

Faut-il rappeler qu’une personne privée, même missionnée par le ministère de la Culture, n’a en aucune manière le pouvoir de s’immiscer dans les choix budgétaires du dit-ministère? Faut-il rappeler, en regard des 8 millions d’euros promis, que les investissements des collectivités territoriales dans les bibliothèques se sont élevés, en 2015 (derniers chiffres connus), à 1,7 milliard d’euros?

Apparemment oui, il faut le rappeler, puisqu’aucun des points soulevés ci-dessus n’a suscité le moindre étonnement des médias qui ont relayé l’information.

En somme, pour le premier moment médiatique consacré depuis longtemps aux bibliothèques, on a choisi de mettre l’accent sur une mesure que d’aucuns (et notamment une part des professionnels) jugent cosmétique par rapport à l’ampleur des besoins, mesure dont qui plus est l’Etat ne peut assurer seul la réussite – se réservant peut-être le droit de dénoncer en cas d’échec l’inertie des collectivités territoriales, qu’on dépouille par ailleurs d’une part de plus en plus importante de leurs recettes au nom de la "bonne gouvernance". Machiavel n’aurait sans doute pas désavoué pareille manœuvre.
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